Une chasse aux grives insolite à Barry

Ou la mésaventure de deux jeunes chasseurs

Une partie de chasse peu banale pour de jeunes chasseurs, Claude et René, leur péripétie se situant en octobre ou novembre de l’année 1955….

Claude travaille dans la ferme familiale à Lambisque où son père est exploitant agricole. Lors des “veillées” depuis son jeune âge, Claude est bercé par les histoires et anecdotes de chasse. Tous les hommes de son entourage sont des chasseurs passionnés et leurs épouses se transmettent des recettes de plats de gibiers et se racontent les festins qui s’ensuivent. Le jeune Claude est vite conquis par la passion de la chasse et les mets délicieux de gibier…

Depuis que son physique lui permet de parcourir la campagne, Claude accompagne ses grands-pères, son oncle et son père à la chasse. Cette année-là enfin, il a atteint l’âge légal (16ans) pour pratiquer la traque et le tir du gibier avec un fusil ; une passion qui ne l’abandonnera plus…

Il rend souvent visite à ses grands-parents à St Pierre où il fait la connaissance d’un garçon voisin, René. Ils deviennent rapidement copains, René est aussi un passionné de chasse.

épouvantail

Dans les années 1950, l’agriculture traditionnelle n’utilise pas de produits chimiques, pesticides et insecticides funestes pour la faune sauvage. La mécanisation : tracteurs et autres engins agricoles est encore balbutiante et ne gêne pas le gibier. Le remembrement des parcelles dans les plaines n’a pas eu lieu, les champs sont toujours bordés de haies touffues servant à protéger les récoltes du Mistral en offrant aussi des lieux de refuge et de nidification aux passereaux et aux lapins.

Le gibier qui est abondant se délecte dans les jardins et cultures causant des pertes parfois importantes aux exploitants. À cette époque, les potagers, les parcelles cultivées et les arbres fruitiers sont agrémentés d’indispensables épouvantails.

Le tir du petit gibier et son piégeage avec des lecques, des collets ou de la glu sont coutumiers et procurent au cours de l’hiver un complément peu onéreux de nourriture gustative…

Claude avec ses économies d’argent de poche, a acheté depuis peu une mobylette d’occasion. Ce petit et populaire cyclomoteur lui permet une ou deux fois la semaine après le travail des champs à Lambisque de rejoindre René à St Pierre. Le lieu de rendez-vous habituel des deux copains est le bistrot du hameau…

Dans cet unique café de St Pierre se retrouvent après la journée de travail les hommes du quartier dont la plupart sont des chasseurs et dans lequel la société de chasse a domicilié son siège social. Les deux amis, autour d’un verre de limonade écoutent attentivement les anciens causer de la chasse : anecdotes, conseils, informations etc.

http://data.abuledu.org/URI/5172a0b1

Un vendredi soir il y a plus d’animation que d’habitude : Les “tourdres” (grives) sont arrivés !…. L’hiver sera probablement très froid vu les nuées de vols qui passent !….Préparez

vos cartouches pour la passée à Barry !… On va se régaler de bonnes rôties ! (*1) clament les vieux chasseurs

Les deux copains ne perdent pas une miette de ce qu’il se dit et décident de participer à cette allégresse générale. Ils se donnent rendez-vous  le lendemain à 13 h 30, afin d’être les premiers sur la montagne de Barry pour choisir le meilleur emplacement de tir.

Ce samedi-là, il fait un “froid de canard” la température oscille entre moins deux et un degré avec un Mistral à tout casser, d’ailleurs les deux amis ne croisent personne dans les rues de St Pierre. À l’heure dite, le fusil en bandoulière et les poches pleines de cartouches, ils gravissent sur leur mobylette le chemin charretier montant à Barry en pédalant avec énergie pour aider les moteurs poussifs, mais aussi pour se réchauffer.

Effectivement, comme prévu, ils sont arrivés les premiers sur la colline et choisissent le poste de tir le plus adéquat sur une butte à proximité de la ruine dite : “La maison du four à pain”.

La “passée ou la couchée” (*2) des grives ne commence qu’à la descente du soleil vers 16 heures. Avant l’arrivée massive des volatiles pour les premiers tirs, ils doivent patienter plus d’une heure dans le froid rigoureux derrière une touffe d’arbuste.

Malgré les gros pull-overs, la canadienne, le passe-montagne et les gants, dans l’immobilité, les jeunes “menrods” sont rapidement frigorifiés avec les doigts engourdis par l’environnement glacial. René dit : ” Claude ramasse un fagot de bois, je vais allumer un feu dans la cheminée de la maison abandonnée”…

Aussitôt, les garçons ramassent des brassées de bois sec, puis se dirigent vers la ruine, impatients d’un peu de chaleur.

Arrivés devant l’âtre une surprise les attend : à droite de la cheminée, une paire de pieds dépassent du four à pain, ils pensent immédiatement que c’est un chasseur s’abritant du froid.

“Hé ! Sortez de là, nous allons faire du feu”, l’individu ne semble pas avoir entendu.

Claude pour le réveiller lui tapote les pieds, mais ceux-ci sont raides comme le bois sec qu’il vient d’amasser ! “Il est mort ! S’écrie-t-il”.

Paralysés par l’effroi les jeunes chasseurs fixent le four à pain où gît le cadavre lové en chien de fusil. Après de longues minutes, ce sont les violentes morsures du froid qui les sort de leur hébétude. “Il faut prévenir les gendarmes !”, sitôt dit, ils détalent, enfourchent leur mobylette et redescendent à toute vitesse au village…

 À St Pierre, ils entrent en trombe dans le bistrot et s’écrient : “y a un mort à Barry !”

Les quelques habitués et le tenancier les entourent aussitôt et posent des questions en rafales, “Qui est mort ? Où est le mort ? Qui a tiré ?” etc., auxquels s’ajoutent en pareille circonstance des commentaires idiots : “ils sont trop jeunes pour porter un fusil, etc.”

Tétanisés par le froid et le trouble, ils sont pris de violents tremblements et éclatent en sanglot ne pouvant qu’ânonner quelques mots que personne ne saisit…

Le patron du bar comprend que les garçons qu’il connaît bien sont en état de choc et ordonne avec autorité aux présents de se taire. Il les installe à côté du grand poêle à charbon dont il réactive la flamme, puis leur sert un grand bol de café très chaud et bien arrosé de gnole….

Ce n’est qu’une vingtaine de minutes plus tard, réchauffés et calmés que les deux amis racontent avec précision leur mésaventure, au grand soulagement du “bistroquet” qui avait cru que les garçons étaient la cause d’un accident de chasse…

Les gendarmes et le Maire sont alertés. L’enquête de gendarmerie a conclu que l’individu était décédé d’épuisement et de froid. Dans leur colonne “faits divers” les journaux locaux relatèrent cet événement dramatique en donnant quelques précisions. Le personnage était le fils d’un ancien boulanger qui exerçait à Bollène bien avant la guerre… Un vagabond d’une quarantaine d’années, se nourrissant de ce qu’il trouvait dans la nature, il s’était rapproché des lieux de son enfance ; la faim et le froid ont mis un terme à sa vie…

Mr Claude Armand m’a conté à maintes reprises ce souvenir qui a marqué une page de sa vie en caractères noirs, il en était encore très affecté. “En ces années, me disait-il, les paysans étaient hospitaliers, pourquoi cet homme ne s’est-il pas rapproché d’une ferme ? Dans nos campagnes, on ne laissait pas les gens mourir de faim et de froid”…

Pendant près de trente années Claude Armand fut Président de l’association de chasse de Bollène. Il s’efforça de maintenir une chasse conviviale ; un loisir simple très près de la nature. Parmi les premiers défenseurs de la nature, les vrais écolos, il alerta très tôt la fédération de chasse et la chambre d’agriculture sur la disparition d’insectes et de passereaux causée par les produits chimiques, de même que sur le remembrement des parcelles provocant lui aussi d’énormes ravages sur la faune sauvage…

Aidés de chasseurs bénévoles, il entreprit dans le parc de la Garenne à Bollène, un élevage de perdreaux, de faisans et de lapins afin de les réintroduire dans la nature pour combler les dommages créés par l’agriculture intensive ; “Tôt ou tard, certains arriveront à s’accommoder des produits chimiques !” déclarait-il…

Il était attristé par les attaques injustifiées des citadins et de certaines organisations contre les chasseurs. “Est-ce que les “Footeux” détruisent leur stade après chaque match ? Non, ils l’entretiennent pour pratiquer leur sport régulièrement. Eh bien les chasseurs font de même ! Non ! Les chasseurs ne sont pas des destructeurs”, disait-il amèrement…

 

Cet attachant amoureux de la nature, fils de paysan, quitta l’exploitation agricole mais fut rattrapé par un produit phytosanitaire qu’il avait inhalé en toute ignorance de sa haute toxicité lors de traitements d’arbres fruitiers. Latent pendant quatre décennies, ce produit très utilisé par l’agriculture d’alors se réactiva, lui déclenchant une forme de leucémie qui mit fin prématurément à ses jours.

Claude Dalmas septembre 2020

Texte écrit d’après le témoignage de Monsieur Claude Armand (1 939 – 2 020).

(*1) La rôtie : mets délicieux de grives lardés déposées sur des tranches de pain et rôties au four ; à l’ancienne rôties sur un tournebroche.

(*2) La passée : lieu habituel où passent les migrateurs. La couchée ; à la tombée du jour, voie de passage des grives qui vont se réfugier pour la nuit en vols groupés dans les arbres aux ramures denses sur les collines.

L’ermite de Chabrières

Joachim TAULEIGNE a été le dernier habitant troglodyte du plateau de Barry : il vivait en « ermite » dans une grotte située au sud-est du massif à proximité du fort médiéval et du village troglodytique ruiné de la falaise de Chabrières.

TÉMOIGNAGE :
« J’ai connu M. TAULEIGNE au cours des années 1974/75, pour avoir été son infirmière.
Notre première rencontre s’est passée suite à un appel téléphonique de Mme R. (de la ferme en dessous de la grotte et à gauche du château de La Croix Chabrières) : « M. Tauleigne est malade, il est chez nous. Le médecin vient de lui prescrire des piqûres et il dépose son ordonnance à la pharmacie : pouvez-vous prendre les médicaments et venir lui faire sa première piqûre ? »

C’est bien entendu d’accord. Je lui fais sa première injection et demande comment on fait pour les suivantes (il ne pouvait marcher qu’à grand peine) :

– « Dites-moi l’heure et je descendrai ici ».
– « Bien… c’est entendu… »
Le lendemain, à l’heure dite : personne… Nous avons vite compris ; Mme R. me propose de monter avec moi à la grotte.
Je la suis, droit vers le « Mas Tauleigne » qui était, à ce moment-là, une ruine avec des arbres en son milieu. Nous le contournons, passons devant la source où Mme R. remplit son broc d’eau pour le lui monter, m’expliquant que c’est son seul point d’eau. Nous grimpons…

Sublime : une, puis deux et trois terrasses entretenues face au Ventoux, des poules, des pigeons nichant dans la falaise, des chèvres et un bouc majestueux !
La porte d’entrée était faite d’un rajout de sacs de toile de jute que nous soulevons après avoir appelé :
« Il y a quelqu’un ? », et obtenu son autorisation.
En face, un peu à droite dans le creux du rocher, un sommier et M. Tauleigne qui ne pouvait pas se lever.
Un poêle, un four à pain, une petite fenêtre sur l’évier, et un trou en plafond permettant l’accès à la grotte supérieure.
Sur la droite et vers la fenêtre, une table et un journal : je l’étale et y pose ma serviette, l’ouvre et prépare ma piqûre avec le plus d’hygiène possible, car, au son de nos voix, un bruit de cavalcade, beaucoup de poussière et plusieurs têtes de chèvres viennent se superposer dans l’ouverture sur notre droite, au départ du tunnel! Curieuses, mais respectueuses des consignes : il n’y a pas de barrière, mais elles n’entrent pas !
Je fais ma piqûre et m’entends dire que je n’aurais pas dû me déplacer : « Je serai descendu lorsque j’aurai pu !». Bon, sans commentaire : merci pour ma peine et le temps passé ! Mais j’étais avertie : « Un bon conseil : avec lui on écoute, on se tait et on fait ce qu’on a à faire ! Inutile de discuter ! ».
Ainsi, je suis monté quelques jours puis j’ai fini la série de piqûres chez Mme R. dès qu’il a pu descendre. Les autres traitements se sont déroulés de la même façon, à part que nous avions fait plus ample connaissance et qu’il ne se gênait pas, parfois, pour me rappeler que je n’arrivais pas toujours à l’heure dite !
J’ai appris aussi à cette époque que le facteur laissait son courrier à la ferme et avait signalé que sa retraite faisait retour à sa caisse, car il n’allait pas à la poste la retirer. Mme R. avait insisté et obtenu qu’il accepte d’être conduit à la poste lorsqu’il recevait son avis…Seulement, un jour, le receveur a avisé Mme R. que cela était inutile : pendant qu’elle attendait dans sa voiture, il entrait à la poste un moment et ressortait sans réclamer son dû! Il ne voulait plus rien de la société : « Ermite…ermite, on se suffit à soi-même ! ».

En dehors de son caractère « bien trempé », je n’ai jamais vu notre homme ivre et j’étais moi-même surprise de le trouver assez propre en vivant dans un tel dénuement. A l’époque je soignais quatre personnes qui vivaient sans eau courante ni électricité, dans des cabanons de jardin, une dans un car où je devais chasser les poules de la table pour me faire une place de « travail ».
De tous ma plus grande estime allait à M. Tauleigne, le plus isolé et le plus solitaire, le plus autonome, et le plus proche de la nature. Sa façon de vivre n’était pas subie comme les autres, mais choisie.
Je voyais aussi souvent M. R. qui vivait dans un cabanon vers l’ancienne route de Saint-Paul, et qui était lui aussi un sacré personnage, mais avec lui on parlait surtout de Barry !
Mais revenons à M. Tauleigne !
Il est décédé en janvier 1976, et ses dernières années de vie ont été un peu difficiles à cause de l’âge et de ses conditions de vie, même si quelques voisins lui venaient en aide. Les chèvres se sont rapprochées des fermes pour se faire traire, la poussée du lait les faisant souffrir. Le bouc est parti dans la montagne. Les habitués de Barry pensent que c’était lui que l’on voyait encore sur le massif il y a quelques années, très vieux, mais toujours indépendant et fier. Et il valait mieux ne pas l’ennuyer !


Qu’est devenue la grotte ? J’y suis remonté de nombreuses fois, toujours avec plaisir.
Elle a été abandonnée, mais aussi vandalisée pendant plusieurs années. Certains ont pensé que comme il ne dépensait pas il avait certainement caché beaucoup d’argent : sommier éventré, murs démontés, puits curé… Bien sûr, vous le savez, il n’y a jamais eu de magot, mais les dégâts sont là, la grotte toujours aussi belle, mais dangereusement dégradée par le temps et les intempéries…
Voici la fin de l’histoire de Joachim TAULEIGNE et de sa grotte…

Jacqueline DUMARCHER – Novembre 2019

POST SCRIPTUM de BARRY-AERIA :
Merci pour ce témoignage. Cette grotte est effectivement très belle, creusée dans une zone sans éboulement, face au Ventoux. Elle fait partie de ces « petits patrimoines remarquables » souvent oubliés et nous avons bien envie de la sauver afin de conserver la mémoire de ce lieu et de son dernier habitant.

La baume Lambert

Taillerie de meules, repère de contrebandiers ou de brigands ?

Une redécouverte par Jacqueline et Gérard DUMARCHER

Et si c’était les trois, à différentes époques ?! Cette grotte, connue sous le nom de Baume Lambert, est située à l’ouest du Plateau de Barry dans la falaise qui fait face à la Centrale du Tricastin. Etonnant voisinage que cette exploitation plusieurs fois centenaire et ces réacteurs bien visibles de son porche d’entrée.

Le sentier d’accès n’est pas très difficile, sauf dans la dernière partie qui nécessite une certaine prudence surtout en période de pluie.

Elle a été creusée à mi-hauteur de la falaise pour l’extraction et la taille des meules, dans l’étage géologique inférieur à celui exploité pour la pierre de taille – cette « belle pierre blanche du midi » – sa constitution géologique convenant très bien pour la réalisation de meules. Plusieurs sites d’exploitation existent d’ailleurs sur le Plateau, dans la même couche géologique.

L’entrée peut se faire par deux porches voisins, de dimensions modestes, sans commune mesure avec l’impressionnante taille de la cavité, certainement la plus grande de Barry issue de cette activité. Les dimensions de la galerie qui suit ce filon sont tellement importantes qu’elles laissent supposer une activité intense étalée dans le temps et une production probable de plusieurs milliers de meules.

Une étude réalisée au siècle dernier sur certaines tailleries du sud-est confirme à propos de notre Baume : « …on est en présence d’un travail encore plus spectaculaire qui n’a pu que durer plusieurs siècles ».

Il est difficile de dater la période d’exploitation, on sait seulement que “des pierres meulières provenant d’une carrière de Barry étaient utilisées en 1143 au moulin de ROAIX sur l’Ouvèze ».

Il n’y a pas de doute sur la création et la vocation première de cette Baume. Robert Bouchon indique en effet dans son ouvrage sur Barry :”dans les déblais rejetés vers la pente gît encore une meule brisée”. Et il continue sa description : “dans la grande salle de la Baume servant de hall d’entrée, on distingue des traces d’extraction en arrondi, probablement celle des meules. Deux tunnels non explorés s’ouvrent dans le fond de ce hall. On peut imaginer que le grand hall servait d’abri aux tailleurs de pierre, et de lieu de stockage. Un point d’eau se trouve à proximité : l’eau est en effet nécessaire à l’extraction puisqu’elle sert à faire gonfler les coins chargés de l’achèvement du travail”.

La source existe toujours un peu avant l’entrée de la baume et au-dessus. Elle coule même pendant les périodes de sécheresse ou de fortes chaleurs, les animaux sauvages sont nombreux à venir s’y abreuver et les sangliers à s’y rouler.

Les traces “d’extraction en arrondi” de la grande salle sont très peu visibles. Les restes d’un mur de séparation sous le porche pourraient, peut-être, indiquer qu’il y avait une fermeture de la grotte-carrière, hors période de travail ?

La grotte est parfaitement sèche, sans infiltration ni éboulement significatif.

C’est en avançant vers le fond et “les deux tunnels non explorés qui s’ouvrent dans le fond du hall” que nous attendaient les plus belles surprises !

Sous la lueur des lampes frontales se dessine, petit à petit, le dernier espace de travail des carriers !

Dans le sol des arrondis d’extractions bien visibles, des meules en cours de travail déjà bien dégagées et, superbe cadeau : debout, un peu en retrait sur le bord du chantier et partiellement enterrée, une meule qui parait complètement finie. Même le trou central – son « oeillard » – est terminé. Est-elle prête au départ et pourquoi est-elle toujours là ? Depuis combien de siècles ?…

Pourquoi l’activité s’est-elle arrêtée ? Quels étaient les moyens de manutention, d’évacuation ? Vers où ?…Et il y a bien d’autres réponses à trouver et d’autres explorations à faire…

Dans la paroi, au-dessus du chantier et sur une petite corniche, on aperçoit la tache noire laissée par la lampe à huile qui devait éclairer – bien modestement – de travail des hommes.

Il y a bien longtemps que l’exploitation des meules a cessé, alors l’imagination et la tradition orale y voient, comme souvent, une grotte naturelle ayant abrité les hommes préhistoriques, des brigands, des contrebandiers…

Pour ces derniers nous ne sommes probablement pas loin de la vérité historique : elle est isolée, discrète mais grande, l’accès y est peu facile et elle est très proche de la frontière entre le Dauphiné et les États du Pape, le Comtat Venaissin, qui était beaucoup plus riche. Par ailleurs ce n’est pas le seul endroit du site que la tradition orale désigne pour cette activité à priori fort lucrative!

Coté brigands, cette grotte, en plus de ses qualités déjà citées, présente un positionnement exceptionnel pour « l’activité » exercée : merveilleux poste d’observation sur la vallée et les voies de passage juste en-dessous du massif ! Et ce pouvait être aussi un remarquable site de repli, forfait accompli ou voyageurs détroussés !

« oeillard » de la meule

La tradition orale perpétue aussi une histoire sympathique. Les brigands vivaient en groupe dans la baume sous l’autorité d’un chef, lequel avait une compagne qui était sur le point d’accoucher. Comme les évènements ne devaient pas se dérouler normalement, le chef et futur papa envoya de nuit un de ses hommes de confiance quérir la sage-femme à Saint-Restitut…Il parait qu’elle s’est faite un peu prié pour suivre le l’émissaire, et qu’elle a franchement hésité au moment de rentrer dans leur repaire, véritable cour des miracles !…

Finalement l’accouchement s’est bien passé, la dame a donné naissance à un beau garçon à la grande joie du Chef ! La sage-femme a été raccompagnée chez elle, avec une belle histoire à raconter, et toute la troupe a dû fêter dignement l’évènement !

Gérard DUMARCHER

 

 

 

Bibliographie :

Robert Bouchon : « Barry découverte et évocation de la vie d’un site »

Pierre Martel : « Les tailleries de meules de Ganagobie… » .

 

La redécouverte de la meulière de la Combe de Lamaron

* COMMENT UN PETIT TRÉSOR DU PATRIMOINE BOLLÉNOIS EST SORTI DE L’OUBLI !*

Fin 2016, le propriétaire d’un terrain signale fortuitement à notre Président Claude Dalmas l’existence de deux grottes difficiles d’accès et dissimilées par la végétation dans la combe de Lamaron.

Ni le Président, ni les membres de l’association n’ont connaissance de ces cavernes. Gérard Dumarcher et Robert Andrieu, décident de se rendre sur les lieux guidés par l’indicateur. Sur place à leur surprise, ils identifient une carrière d’extraction de grandes meules exploitant une couche de grés siliceux.

Cette carrière est divisée en plusieurs ateliers, soit à l’air libre, soit dans des cavités. Les empreintes de dizaines de meules déjà extraites ou inachevées sont visibles. À l’évidence l’exploitation de ce gisement est abandonnée depuis fort longtemps, probablement depuis plusieurs siècles.

Il y a quelques années, les cavités ont servi de refuge à un marginal qui en abandonnant les lieux, laisse sur place énormément de détritus de toutes sortes ; un nettoyage préalable à toute intervention est nécessaire.

Suite à cette découverte, l’association constitue un groupe de travail avec à sa tête Robert Andrieu. Ce dernier identifie les parcelles cadastrales concernant la carrière. Au nombre de trois dont les coordonnées GPS sont relevées, elles appartiennent à des propriétaires différents. Le groupe de travail fait découvrir à ces derniers l’existence et la localisation exacte de l’activité meulière.

Robert Andrieu passionné par cette découverte, enquête et trouve des sites comparables, en particulier celui de Saint-Quentin-la-Poterie dans le Gard qui semble-t-il exploitait la même couche géologique.

Puis il recherche des meules pouvant provenir de Barry, soit dans les exploitations agricoles, soit dans les moulins encore existants ou en ruines.

Cette prospection n’est qu’à son début, mais révèle que la plus ancienne mention d’extraction de meules sur le site de BARRY, date de l’an 1143 (Ripert Monclar : Cartulaire de la Commanderie de l’Ordre du Temple à Richerences).

Des meules de diamètres réduits supposant une utilisation manuelle, sont signalées par Rémy Comba en contrebas du site d’extraction ; celles qui pourraient provenir de la carrière de la Combe de Lamaron, sont mesurées et photographiées.

Une convention entre les propriétaires et l’association Barry-Aeria est signée, pour nettoyer et sauvegarder la meulière avec le cas échéant la faire connaître auprès des historiens et archéologues…

Beaucoup reste à faire, nous avons la volonté, mais nous manquons de moyens humains et matériels pour :

– Faire les relevés topo-cartographiques et photographiques

– Trouver les lieux de finition et d’utilisation des meules.

– Étudier leur typologie et leur époque d’extraction

– Comprendre et estimer l’impact économique de cette activité, numériser tous les documents etc.

Espérons, qu’un étudiant choisira ce sujet pour faire son mémoire de maîtrise et que des volontaires veuillent bien nous donner un coup de main pour le nettoyage à l’intérieur des grottes et de leurs abords.

Robert Andrieu

La caverne perdue de Barry

*UNE DÉCOUVERTE DONT LA LOCALISATION EST PERDUE*

En 1966, deux copains, Robert Andrieu et un ami, passionnés par Barry, se retrouvent sur les indications d’un chasseur au pied d’une falaise, et aperçoivent ce qui en apparence correspond à l’entrée d’un terrier. Alors que le Nemrod avait pourtant parlé de l’entrée d’une caverne. Regardant de plus près, en effe t, il est possible en rampant sur quelques mètres d’entrevoir un élargissement de la cavité. Les deux amis décident de revenir avec un équipement plus approprié pour faire une exploration dans cette ouverture rocheuse…

Huit jours plus tard, en combinaison de travail, munis de deux lampes électriques, d’un double-mètre, d’un appareil photo, d’un carnet et d’un stylo-bille, les explorateurs pénètrent dans la cavité. Après quelques reptations, ils peuvent se tenir debout et constatent, qu’ils ne sont pas dans une cavité creusée manuellement, mais dans une faille naturelle rocheuse de section triangulaire ou trapézoïdale selon leur progression.

À six mètres de l’entrée, une fosse apparaît qui correspond à l’emplacement d’une ancienne sépulture, ils en ont la confirmation au fil de leur exploration… Sur les parois rocheuses, ils découvrent plusieurs blasons gravés grossièrement, quelques dates tracées ou écrites au charbon de bois (la plus récente est datée de 1938) ainsi qu’une étoile de David. Au plafond, se distinguent les traces noires de fumées laissées depuis des temps par des torches. Les amis avancent sur un sol à peu près horizontal, dans un passage de 2 à 4 mètres de largeur et de 2 à 5 mètres de hauteur, suivant leur cheminement. Puis, environ à 150 mètres de l’entrée, un fronton de roche bouche le passage, Robert Andrieu y remarque une inscription en latin burinée avec soins ; une épitaphe mesurant environ 30 cm de haut et 40 cm de large.

L’épitaphe et sa traduction sommaire :

MDCXXXV = 1635 HICET ULTRA = Ici et au-delà FUIT ROCHER = Fut (vécu) ROCHER

Voilà ce qui expliquerait la fosse à l’entrée de la grotte, une sépulture qui a été vidée de son contenu. Trois photos sont prises avec peu de moyens : un KODAK Rétinette 1A et une lampe de poche en guise de flash !

Ci-dessous les photos les plus lisibles :

Un relevé succinct des gravures, des armoiries et les dimensions de la cavité sont annotés sur un petit carnet à spirale.

Après plus d’une heure d’exploration les amis sortent de ce lieu énigmatique, se promettant d’y revenir… Cinquante années se sont écoulées et les circonstances de la vie ont éloigné les deux amis.

Mais depuis quelques mois, Robert Andrieu avec l’aide de Gérard Dumarcher recherche vainement l’entrée de la grotte-refuge, sa localisation est devenue difficile ; l’envahissement par la végétation et les éboulements ont totalement modifié l’aspect du site… En attendant sa redécouverte, Robert Andrieu prospecte dans les archives Bollènoises sur les traces qui apporteraient quelques explications sur cette sépulture, peu banale et énigmatique.

Après des recherches sur internet et aux Archives Municipales et Départementales, le destinataire de l’épitaphe paraît être identifié :

-Jean Rocher Notaire à Bollène 1617-1645 ; notamment répertorié dans la généalogie des familles nobles.

-Une autre trace de Jean Rocher, se trouve dans les archives départementales civiles du Vaucluse, avec la curieuse mention :

“… poursuites de Jean Rocher contre Guillaume Julien, fermier de la boucherie de Bollène lequel a refusé de lui vendre de la viande de mouton pour son enfant malade…”

À son origine le patronyme Rocher désigne l’habitant d’un endroit rocheux ; la famille Rocher détenait une propriété au lieu-dit Lamaron, une combe rocheuse située au sud-est du massif de Barry. Malgré ces quelques renseignements, l’énigme n’est pas entièrement résolue !

-Pourquoi ce notable fut-il enseveli dans cette caverne ? Est-il décédé sur les lieux subitement à l’âge de 49 ans ? Par accident ? Par assassinat ? Ou fut-il pestiféré des suites de l’épidémie de cette époque ? Mystère ! L’enquête se poursuit…

Informations annexes, concernant cette famille :

-Le petit-fils de Jean Rocher en 1692, est admis dans la noblesse palatine avec le titre de : Comte Raymond de Rocher, par un bref du Pape Innocent XII.

-À compter de 1748, la famille de Rocher ajoute à son nom l’appellation “de Lamaron” ; usage courant de la noblesse pour signifier dans le patronyme le lieu d’origine ou d’une propriété de la famille : de Rocher de Lamaron (branche aînée)…

-Marie-Anne-Angélique de Rocher, nonne des Ursulines de Bollène, connut une fin tragique ; guillotinée avec ses consœurs, voir : Les 32 religieuses et bienheureuses martyres d’Orange en 1794.

-Au XIXe siècle, la famille construit et s’installe au “château de Rocher” route de Suze-la-rousse qui devient par la suite le relais de la BELLE ECLUSE, une auberge ayant une certaine renommée dans les années 1960-1990. Au lieu-dit Lamaron la demeure de cette famille subsiste encore, restaurée, elle accueille aujourd’hui un luxueux établissement de chambres d’hôte.

Robert ANDRIEU Juillet 2018

Le château de Rocher vers les années 60
L’ancienne maison de la famille de Rocher dans la combe de Lamaron