Le télégraphe aérien de Claude CHAPPE à Barry

ou la station du sémaphore de Bollène

« Le citoyen Chappe offre un moyen ingénieux d’écrire en l’air, en y déployant des caractères très peu nombreux, simples comme la ligne droite dont ils se composent, très distincts entre eux, d’une exécution rapide et sensible à de grandes distances »…

(Extrait du rapport à la Convention le 1er avril 1793 de Charles-Gilbert Romme membre du Comité de l’Instruction Publique.)

Claude Chappe présente en 1793, un procédé de communication de l’information à distance qui s’avère être le plus rapide de tous ceux utilisés jusqu’alors. Aidé par ses frères, Claude Chappe est le premier entrepreneur des télécommunications dans l’histoire de l’humanité. Par la rapidité de son système, il révolutionne la transmission de l’information.

En 1794, il achève l’installation de la première ligne entre Paris et Lille. Un message émit de Paris parvient à Lille dans le cas de conditions favorables de visibilité (météo) environ 30 minutes plus tard, c’est un progrès énorme pour l’époque. L’invention est adoptée par la Convention Nationale qui nomme Claude Chappe, ingénieur télégraphe…

« Sémaphore » à sa création, le procédé de Chappe est nommé ensuite le « Télégraphe aérien ». Le principe permet à l’aide de bras articulés, de transmettre des signaux optiques d’un poste sémaphore à un autre. L’appareil est appelé « Station », les postes ou stations sont positionnés sur des hauteurs et distants d’environ de 10 à 15 km. Le factionnaire de la station équipé d’une lunette de longue-vue, copie sur un registre les signaux émis par le sémaphore émetteur voisin. Puis avec l’aide d’un mécanisme complexe de poulies et de cordages qui actionnent bras indicateurs en haut d’un mat, le stationnaire récepteur devient à son tour émetteur pour la station suivante. Les émissions circulent dans les deux sens, amont ou aval, chaque position des bras (signal optique) correspond à un mot d’un vocabulaire codé. Seules les stations centrales situées généralement aux abords d’une préfecture ont connaissance après décodage du contenu des messages…

Bien qu’il ne fonctionne que de jour et par beau temps, le télégraphe Chappe reste actif pendant 59 ans. Au milieu du XIXe siècle, on compte plus de 500 postes en France, 200 hors du territoire national avec un réseau de 5 000 km. Il est détrôné par l’arrivée du télégraphe électrique et abandonné définitivement en 1855, les stations sont remises aux Domaines puis vendues aux enchères…

Le télégraphe à Barry

Le massif de Barry d’une hauteur approximative de 310 mètres est par sa position dominante sur la vallée du Rhône un emplacement de choix pour installer un poste de télégraphie aérienne.

Le télégraphe se situait au Nord-Ouest sur le plateau du village troglodytique de Barry à 6 km de Bollène, près de l’ancienne table d’orientation et à proximité du bord de l’escarpement ou de la falaise surplombant Bollène-Ecluse. À 30 mètres de ses ruines, un relais de télécommunications moderne témoigne de la pérennité du site pour les transmissions à longue distance.

La station fut construite sur une partie des restes de la chapelle St Vincent (XIIe siècle), voir plan ci-contre. Sa position a été vraisemblablement choisie pour l’utilisation des ruines de la Chapelle. Malgré le soutien de l’état, Chappe manquait sérieusement de ressources d’investissement.

Les ruines du bâti de la chapelle étant sur place, elles aidèrent sans doute à la construction de la station de BARRY, pour un gain de temps tout en évitant l’achat et le transport d’accès difficile, d’une grande part des matériaux…

Les dimensions de l’édifice sont de 4X4 m avec une épaisseur des murs de 0,40 m pour une hauteur probable au faîte du toit de 7 à 8 m. Ses ruines subsistent encore ; le poste mériterait d’être restauré, il apporterait un attrait supplémentaire au public passionné par le massif de Barry avec ses particularités historiques et environnementales.

La station N° 22 de BARRY

Le sémaphore de Barry ne représentait qu’un poste intermédiaire, les stations centrales les plus proches étant Valence et Avignon. Ses relais voisins étaient : au nord, La Garde-Adhémar avec le poste N° 21 et en amont de ce dernier, Rac (Malataverne aujourd’hui) le poste N° 20. Vers le sud, Mornas le poste N° 23 et au sud, celui d’Orange le poste N° 24…

L’arrivée du télégraphe électrique pouvant communiquer sans problème de visibilité (météo et nuit) avec une transmission plus rapide, plus précise et aisée, sonne le glas du système optique de Chappe.

Comme ses voisines, le 14 décembre 1821 la station de Bollène transmet sa première dépêche. Puis, après 33 années de service sur la montagne de Barry, ses bras cessent définitivement de gesticuler, le 10 février 1854.

Par tradition orale deux stationnaires sont connus, natifs et résidents du village troglodytique de Barry ils appartenaient aux familles Bouchon et Rivier. Pour être employé au télégraphe, ils devaient savoir lire et écrire, ce qui à cette époque n’était pas chose courante dans la population du village.

Rivier officia une dizaine d’années et fut le dernier stationnaire. Homme très pieux, entre les transmissions il lisait un livre de prières. Un brouillon de lettre écrit sur une page arrachée à ce livre a été conservé ; Rivier se plaint de ne pas recevoir le remboursement de frais de réparation du télégraphe, qu’il a payé de sa poche afin d’assurer sa mission. L’hiver, il recevait une allocation (dérisoire) de bois pour chauffer le local où il était présent 12 heures par jour….

Source : Docteur Bernard Ely apparenté à Rivier et Robert Bouchon, tous deux issus de vieilles familles de Barry ; défenseurs et historiens du village.

Quelques notes et anecdotes de l’époque concernant le télégraphe Chappe

Les auteurs contemporains du télégraphe-Chappe s’inspirent de ses stations gesticulantes :

Victor Hugo : La première apparition du télégraphe dans la littérature date de 1819 avec Victor Hugo. À 17 ans, il écrit le poème « Le télégraphe » : « Ce maudit télégraphe va-t-il cesser ! D’importuner mes yeux qu’il commence à lasser ? Là, devant ma lucarne, il est bien ridicule ! Qu’on place un télégraphe auprès de ma cellule ! Il s’élève, il s’abaisse… et mon esprit distrait dans ces vains mouvements cherche quelque secret…«  

Le télégraphe, 1819.

Il rencontre à plusieurs reprises le télégraphe :

En 1836, alors qu’il voyage avec Juliette Drouet près du Mont Saint-Michel, Hugo apprend grâce au télégraphe l’attentat du 25 juin, d’Alibaud contre Louis-Philippe.

Sa visite au Mont Saint-Michel lui laisse un souvenir détestable : « À l’extérieur, le Mont Saint-Michel apparaît comme une chose sublime, une pyramide merveilleuse… Pour couronner le tout, au faîte de la pyramide, à la place où resplendissait la statue colossale dorée de l’archange, on voit se tourmenter quatre bâtons noirs ; c’est le télégraphe. Là où s’était posée une pensée du ciel, apparaît le misérable tortillement des affaires de ce monde ! C’est triste. »

Voyage en France et en Belgique, 1834-1837.
… »À deux lieues de Chalons, dans un endroit où il n’y a que des plaines, des chaumes à perte de vue et des arbres…, une chose magique vous apparaît tout à coup, c’est l’abbaye de Notre-Dame-de-l‘Epine. Il y a là une vraie flèche du quinzième siècle, ouvrée comme une dentelle et admirable, quoique accostée d’un télégraphe, qu’elle regarde, il est vrai, fort dédaigneusement, en grande dame qu’elle est. »
Le Rhin, 1842, ‘Œuvres complètes de Victor Hugo‘. 

Stendhal a entrevu avec beaucoup de clarté le rôle que les moyens de télécommunication seront amenés à jouer, au service du pouvoir notamment. Voir son roman inachevé, rédigé entre 1830 et 1840 qui relate l’histoire du lieutenant Lucien Leuwen : « Le télégraphe y est un moyen de pression par le biais de la rapidité de l’information ».

Flaubert en 1847 évoque la vie d’un stationnaire dans ‘Voyage en Bretagne par les champs et par les grèves’ :
« 
Quelle drôle de vie que celle de l’homme qui reste là dans cette petite cabane à faire mouvoir ces deux perches et à tirer sur ces ficelles, rouage inintelligent d’une machine muette pour lui ! Il peut mourir sans connaître un seul des événements qu’il a appris et un seul mot de tous ceux qu’il aura dits. Le but ? Le sens ? Qui les sait ? ».

Comme aujourd’hui avec internet, il y avait des virus et des tromperies ! :

Certains spéculateurs n’hésitent pas à corrompre les stationnaires pour envoyer de fausses informations sur les cotations de la Bourse à Paris…

Alexandre Dumas, évoque les informations corrompues dans « Le Comte de Monte-Cristo » (1846) :  » Monte-Cristo soudoie l’employé d’une des tours sur la ligne de l’Espagne à Paris et lui fait exécuter d’autres signes que ceux de la dépêche ; il en résulte à Paris une brève panique boursière où son ennemi le baron Danglars perd une grande part de sa fortune. Ce passage est pour Dumas l’occasion de décrire le fonctionnement d’une ligne du télégraphe Chappe…

Élie Berthet, dans son roman « La tour du télégraphe » (1869) ; un jeune homme confiné dans une station télégraphique sur la ligne Paris-Bordeaux, découvre un abus du télégraphe pour un délit d’initiés spéculant à la Bourse.

La Loterie de France transmettait les résultats par télégraphe, moyennant une redevance (il y a eu des fraudes). La contribution de la Loterie de France a permis à Chappe de financer de nouvelles lignes…

Les politiques et les militaires usent du sémaphore :

François René de Chateaubriand en tant qu’usager, par ses fonctions d’Ambassadeur à Berlin (1821), à Londres (1822) et Rome (1828), précise qu’il possède un avantage sur ses collègues, le télégraphe lui permet d’être informé avant tous : « Si la chose en vaut la peine, j’enverrai un courrier extraordinaire ;… Vous pourrez être instruit par le télégraphe vingt-quatre heures avant le reste de l’Europe et expédier si vous le voulez, un courrier pour Vienne. » Extrait des Correspondances.

Napoléon Bonaparte comprend rapidement l’avantage que procure l’invention des frères Chappe sur les champs de batailles. Il emporte un sémaphore portable dans ses campagnes, ce qui lui permet de coordonner ses forces et sa logistique sur des distances plus grandes que n’importe quelle autre armée ennemie.

Si l’Empereur tire profit de la copie du système Chappe sur le plan militaire, il ne favorise pas financièrement l’installation des lignes du télégraphe….

Napoléon Ier, était-il bien inspiré ? Oui, semble-t-il !*? Car pour son évasion de l’île d’Elbe et son débarquement en France le 1er mars 1815, la ligne du télégraphe Lyon-Toulon par manque de capitaux n’est pas encore implantée. Louis XVIII n’est informé que quatre jours plus tard du retour de l’Empereur dans l’hexagone ! (Délais d’acheminement de la dépêche à la vitesse du cheval entre la côte d’azur et le télégraphe de Lyon). Si la ligne avait été opérationnelle, le Roi aurait été informé 3 ou 4 heures après, ce qui probablement aurait changé quelque peu le cours de l’histoire… Le télégraphe de Lyon jusqu’à Toulon n’est ouvert que 6 années plus tard en 1821.

Si le principe du télégraphe optique paraît totalement désuet aujourd’hui et son inventeur quelque peu oublié, il est pourtant l’aïeul des procédés de la diffusion rapide de la communication. Après l’invention de Claude Chappe naissent successivement : le télégraphe électrique, le téléphone par fil, la T.S.F (Radio), la télévision, le téléscripteur (Télex), les satellites de communication, le minitel, internet et le téléphone portable…

Sources : Archives FNARH, station de Barry, par L. Niéto 1986. Wikipédia. Télégraphe-Chappe.com. Le télégraphe historique : Alexis Belloc, 1894 BnF. Napoléon-histoire.com. Chappe dans la littérature : de Thérèse Eveilleau, pages perso. Ely Bernard, archives perso et communication de tradition orale. Centenaire de la télégraphie, François Gautier 1893 BnF. Barry découverte//de R.Bouchon et M.Bois. Le télégraphe optique de C. Chappe : Roger Gachet 1993. Le télégraphe aérien : Louis Figuier 1868.

Claude DALMAS, février 2018.

Ci-dessous : photos de télégraphes restaurés ; celle de gauche semble correspondre au jumeau de Barry

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