La baume Lambert

Taillerie de meules, repère de contrebandiers ou de brigands ?

Une redécouverte par Jacqueline et Gérard DUMARCHER

Et si c’était les trois, à différentes époques ?! Cette grotte, connue sous le nom de Baume Lambert, est située à l’ouest du Plateau de Barry dans la falaise qui fait face à la Centrale du Tricastin. Etonnant voisinage que cette exploitation plusieurs fois centenaire et ces réacteurs bien visibles de son porche d’entrée.

Le sentier d’accès n’est pas très difficile, sauf dans la dernière partie qui nécessite une certaine prudence surtout en période de pluie.

Elle a été creusée à mi-hauteur de la falaise pour l’extraction et la taille des meules, dans l’étage géologique inférieur à celui exploité pour la pierre de taille – cette « belle pierre blanche du midi » – sa constitution géologique convenant très bien pour la réalisation de meules. Plusieurs sites d’exploitation existent d’ailleurs sur le Plateau, dans la même couche géologique.

L’entrée peut se faire par deux porches voisins, de dimensions modestes, sans commune mesure avec l’impressionnante taille de la cavité, certainement la plus grande de Barry issue de cette activité. Les dimensions de la galerie qui suit ce filon sont tellement importantes qu’elles laissent supposer une activité intense étalée dans le temps et une production probable de plusieurs milliers de meules.

Une étude réalisée au siècle dernier sur certaines tailleries du sud-est confirme à propos de notre Baume : « …on est en présence d’un travail encore plus spectaculaire qui n’a pu que durer plusieurs siècles ».

Il est difficile de dater la période d’exploitation, on sait seulement que « des pierres meulières provenant d’une carrière de Barry étaient utilisées en 1143 au moulin de ROAIX sur l’Ouvèze ».

Il n’y a pas de doute sur la création et la vocation première de cette Baume. Robert Bouchon indique en effet dans son ouvrage sur Barry : »dans les déblais rejetés vers la pente gît encore une meule brisée ». Et il continue sa description : « dans la grande salle de la Baume servant de hall d’entrée, on distingue des traces d’extraction en arrondi, probablement celle des meules. Deux tunnels non explorés s’ouvrent dans le fond de ce hall. On peut imaginer que le grand hall servait d’abri aux tailleurs de pierre, et de lieu de stockage. Un point d’eau se trouve à proximité : l’eau est en effet nécessaire à l’extraction puisqu’elle sert à faire gonfler les coins chargés de l’achèvement du travail ».

La source existe toujours un peu avant l’entrée de la baume et au-dessus. Elle coule même pendant les périodes de sécheresse ou de fortes chaleurs, les animaux sauvages sont nombreux à venir s’y abreuver et les sangliers à s’y rouler.

Les traces « d’extraction en arrondi » de la grande salle sont très peu visibles. Les restes d’un mur de séparation sous le porche pourraient, peut-être, indiquer qu’il y avait une fermeture de la grotte-carrière, hors période de travail ?

La grotte est parfaitement sèche, sans infiltration ni éboulement significatif.

C’est en avançant vers le fond et « les deux tunnels non explorés qui s’ouvrent dans le fond du hall » que nous attendaient les plus belles surprises !

Sous la lueur des lampes frontales se dessine, petit à petit, le dernier espace de travail des carriers !

Dans le sol des arrondis d’extractions bien visibles, des meules en cours de travail déjà bien dégagées et, superbe cadeau : debout, un peu en retrait sur le bord du chantier et partiellement enterrée, une meule qui parait complètement finie. Même le trou central – son « oeillard » – est terminé. Est-elle prête au départ et pourquoi est-elle toujours là ? Depuis combien de siècles ?…

Pourquoi l’activité s’est-elle arrêtée ? Quels étaient les moyens de manutention, d’évacuation ? Vers où ?…Et il y a bien d’autres réponses à trouver et d’autres explorations à faire…

Dans la paroi, au-dessus du chantier et sur une petite corniche, on aperçoit la tache noire laissée par la lampe à huile qui devait éclairer – bien modestement – de travail des hommes.

Il y a bien longtemps que l’exploitation des meules a cessé, alors l’imagination et la tradition orale y voient, comme souvent, une grotte naturelle ayant abrité les hommes préhistoriques, des brigands, des contrebandiers…

Pour ces derniers nous ne sommes probablement pas loin de la vérité historique : elle est isolée, discrète mais grande, l’accès y est peu facile et elle est très proche de la frontière entre le Dauphiné et les États du Pape, le Comtat Venaissin, qui était beaucoup plus riche. Par ailleurs ce n’est pas le seul endroit du site que la tradition orale désigne pour cette activité à priori fort lucrative!

Coté brigands, cette grotte, en plus de ses qualités déjà citées, présente un positionnement exceptionnel pour « l’activité » exercée : merveilleux poste d’observation sur la vallée et les voies de passage juste en-dessous du massif ! Et ce pouvait être aussi un remarquable site de repli, forfait accompli ou voyageurs détroussés !

« oeillard » de la meule

La tradition orale perpétue aussi une histoire sympathique. Les brigands vivaient en groupe dans la baume sous l’autorité d’un chef, lequel avait une compagne qui était sur le point d’accoucher. Comme les évènements ne devaient pas se dérouler normalement, le chef et futur papa envoya de nuit un de ses hommes de confiance quérir la sage-femme à Saint-Restitut…Il parait qu’elle s’est faite un peu prié pour suivre le l’émissaire, et qu’elle a franchement hésité au moment de rentrer dans leur repaire, véritable cour des miracles !…

Finalement l’accouchement s’est bien passé, la dame a donné naissance à un beau garçon à la grande joie du Chef ! La sage-femme a été raccompagnée chez elle, avec une belle histoire à raconter, et toute la troupe a dû fêter dignement l’évènement !

Gérard DUMARCHER

 

 

 

Bibliographie :

Robert Bouchon : « Barry découverte et évocation de la vie d’un site »

Pierre Martel : « Les tailleries de meules de Ganagobie… » .

 

La redécouverte de la meulière de la Combe de Lamaron

* COMMENT UN PETIT TRÉSOR DU PATRIMOINE BOLLÉNOIS EST SORTI DE L’OUBLI !*

Fin 2016, le propriétaire d’un terrain signale fortuitement à notre Président Claude Dalmas l’existence de deux grottes difficiles d’accès et dissimilées par la végétation dans la combe de Lamaron.

Ni le Président, ni les membres de l’association n’ont connaissance de ces cavernes. Gérard Dumarcher et Robert Andrieu, décident de se rendre sur les lieux guidés par l’indicateur. Sur place à leur surprise, ils identifient une carrière d’extraction de grandes meules exploitant une couche de grés siliceux.

Cette carrière est divisée en plusieurs ateliers, soit à l’air libre, soit dans des cavités. Les empreintes de dizaines de meules déjà extraites ou inachevées sont visibles. À l’évidence l’exploitation de ce gisement est abandonnée depuis fort longtemps, probablement depuis plusieurs siècles.

Il y a quelques années, les cavités ont servi de refuge à un marginal qui en abandonnant les lieux, laisse sur place énormément de détritus de toutes sortes ; un nettoyage préalable à toute intervention est nécessaire.

Suite à cette découverte, l’association constitue un groupe de travail avec à sa tête Robert Andrieu. Ce dernier identifie les parcelles cadastrales concernant la carrière. Au nombre de trois dont les coordonnées GPS sont relevées, elles appartiennent à des propriétaires différents. Le groupe de travail fait découvrir à ces derniers l’existence et la localisation exacte de l’activité meulière.

Robert Andrieu passionné par cette découverte, enquête et trouve des sites comparables, en particulier celui de Saint-Quentin-la-Poterie dans le Gard qui semble-t-il exploitait la même couche géologique.

Puis il recherche des meules pouvant provenir de Barry, soit dans les exploitations agricoles, soit dans les moulins encore existants ou en ruines.

Cette prospection n’est qu’à son début, mais révèle que la plus ancienne mention d’extraction de meules sur le site de BARRY, date de l’an 1143 (Ripert Monclar : Cartulaire de la Commanderie de l’Ordre du Temple à Richerences).

Des meules de diamètres réduits supposant une utilisation manuelle, sont signalées par Rémy Comba en contrebas du site d’extraction ; celles qui pourraient provenir de la carrière de la Combe de Lamaron, sont mesurées et photographiées.

Une convention entre les propriétaires et l’association Barry-Aeria est signée, pour nettoyer et sauvegarder la meulière avec le cas échéant la faire connaître auprès des historiens et archéologues…

Beaucoup reste à faire, nous avons la volonté, mais nous manquons de moyens humains et matériels pour :

– Faire les relevés topo-cartographiques et photographiques

– Trouver les lieux de finition et d’utilisation des meules.

– Étudier leur typologie et leur époque d’extraction

– Comprendre et estimer l’impact économique de cette activité, numériser tous les documents etc.

Espérons, qu’un étudiant choisira ce sujet pour faire son mémoire de maîtrise et que des volontaires veuillent bien nous donner un coup de main pour le nettoyage à l’intérieur des grottes et de leurs abords.

Robert Andrieu

La caverne perdue de Barry

*UNE DÉCOUVERTE DONT LA LOCALISATION EST PERDUE*

En 1966, deux copains, Robert Andrieu et un ami, passionnés par Barry, se retrouvent sur les indications d’un chasseur au pied d’une falaise, et aperçoivent ce qui en apparence correspond à l’entrée d’un terrier. Alors que le Nemrod avait pourtant parlé de l’entrée d’une caverne. Regardant de plus près, en effe t, il est possible en rampant sur quelques mètres d’entrevoir un élargissement de la cavité. Les deux amis décident de revenir avec un équipement plus approprié pour faire une exploration dans cette ouverture rocheuse…

Huit jours plus tard, en combinaison de travail, munis de deux lampes électriques, d’un double-mètre, d’un appareil photo, d’un carnet et d’un stylo-bille, les explorateurs pénètrent dans la cavité. Après quelques reptations, ils peuvent se tenir debout et constatent, qu’ils ne sont pas dans une cavité creusée manuellement, mais dans une faille naturelle rocheuse de section triangulaire ou trapézoïdale selon leur progression.

À six mètres de l’entrée, une fosse apparaît qui correspond à l’emplacement d’une ancienne sépulture, ils en ont la confirmation au fil de leur exploration… Sur les parois rocheuses, ils découvrent plusieurs blasons gravés grossièrement, quelques dates tracées ou écrites au charbon de bois (la plus récente est datée de 1938) ainsi qu’une étoile de David. Au plafond, se distinguent les traces noires de fumées laissées depuis des temps par des torches. Les amis avancent sur un sol à peu près horizontal, dans un passage de 2 à 4 mètres de largeur et de 2 à 5 mètres de hauteur, suivant leur cheminement. Puis, environ à 150 mètres de l’entrée, un fronton de roche bouche le passage, Robert Andrieu y remarque une inscription en latin burinée avec soins ; une épitaphe mesurant environ 30 cm de haut et 40 cm de large.

L’épitaphe et sa traduction sommaire :

MDCXXXV = 1635 HICET ULTRA = Ici et au-delà FUIT ROCHER = Fut (vécu) ROCHER

Voilà ce qui expliquerait la fosse à l’entrée de la grotte, une sépulture qui a été vidée de son contenu. Trois photos sont prises avec peu de moyens : un KODAK Rétinette 1A et une lampe de poche en guise de flash !

Ci-dessous les photos les plus lisibles :

Un relevé succinct des gravures, des armoiries et les dimensions de la cavité sont annotés sur un petit carnet à spirale.

Après plus d’une heure d’exploration les amis sortent de ce lieu énigmatique, se promettant d’y revenir… Cinquante années se sont écoulées et les circonstances de la vie ont éloigné les deux amis.

Mais depuis quelques mois, Robert Andrieu avec l’aide de Gérard Dumarcher recherche vainement l’entrée de la grotte-refuge, sa localisation est devenue difficile ; l’envahissement par la végétation et les éboulements ont totalement modifié l’aspect du site… En attendant sa redécouverte, Robert Andrieu prospecte dans les archives Bollènoises sur les traces qui apporteraient quelques explications sur cette sépulture, peu banale et énigmatique.

Après des recherches sur internet et aux Archives Municipales et Départementales, le destinataire de l’épitaphe paraît être identifié :

-Jean Rocher Notaire à Bollène 1617-1645 ; notamment répertorié dans la généalogie des familles nobles.

-Une autre trace de Jean Rocher, se trouve dans les archives départementales civiles du Vaucluse, avec la curieuse mention :

« … poursuites de Jean Rocher contre Guillaume Julien, fermier de la boucherie de Bollène lequel a refusé de lui vendre de la viande de mouton pour son enfant malade… »

À son origine le patronyme Rocher désigne l’habitant d’un endroit rocheux ; la famille Rocher détenait une propriété au lieu-dit Lamaron, une combe rocheuse située au sud-est du massif de Barry. Malgré ces quelques renseignements, l’énigme n’est pas entièrement résolue !

-Pourquoi ce notable fut-il enseveli dans cette caverne ? Est-il décédé sur les lieux subitement à l’âge de 49 ans ? Par accident ? Par assassinat ? Ou fut-il pestiféré des suites de l’épidémie de cette époque ? Mystère ! L’enquête se poursuit…

Informations annexes, concernant cette famille :

-Le petit-fils de Jean Rocher en 1692, est admis dans la noblesse palatine avec le titre de : Comte Raymond de Rocher, par un bref du Pape Innocent XII.

-À compter de 1748, la famille de Rocher ajoute à son nom l’appellation « de Lamaron » ; usage courant de la noblesse pour signifier dans le patronyme le lieu d’origine ou d’une propriété de la famille : de Rocher de Lamaron (branche aînée)…

-Marie-Anne-Angélique de Rocher, nonne des Ursulines de Bollène, connut une fin tragique ; guillotinée avec ses consœurs, voir : Les 32 religieuses et bienheureuses martyres d’Orange en 1794.

-Au XIXe siècle, la famille construit et s’installe au « château de Rocher » route de Suze-la-rousse qui devient par la suite le relais de la BELLE ECLUSE, une auberge ayant une certaine renommée dans les années 1960-1990. Au lieu-dit Lamaron la demeure de cette famille subsiste encore, restaurée, elle accueille aujourd’hui un luxueux établissement de chambres d’hôte.

Robert ANDRIEU Juillet 2018

Le château de Rocher vers les années 60
L’ancienne maison de la famille de Rocher dans la combe de Lamaron

Le château de Barry : ce que l’on sait et ce que l’on ignore encore.

Aujourd’hui devenu presque invisible sous la végétation envahissante, le château de Barry constitue un exemple des très nombreux petits châteaux forts qui quadrillaient le paysage médiéval à partir du Xème siècle. La plupart d’entre eux sont tombés dans l’oubli car il n’en subsiste presque rien. Ils étaient pourtant de loin le modèle le plus répandu de cette architecture si caractéristique de la période du Moyen-âge central. On ne peut les comparer aux forteresses spectaculaires de Mornas ou de Mondragon, sièges de puissantes principautés au Moyen-Âge, le château de Barry ressemble plutôt, par ses aménagements relativement rudimentaires et ses dimensions modestes, à ses voisins les châteaux de Chabrières ou de Derboux. Comme eux, le château occupe une éminence rocheuse difficile d’accès et il n’a pas donné naissance à un village ou un hameau à proximité immédiate mais seulement en contrebas. A l’évidence, la raison d’être de ce château fût avant tout militaire. Quand cet intérêt militaire déclina à la fin du XIVè siècle il fût vraisemblablement abandonné. Il est aujourd’hui largement démantelé. Le chemin de ronde et le crénelage ont complètement disparu, l’emplacement de la porte a été totalement spolié de ses éléments principaux (linteau ou arc, feuillures ) et le donjon est arasé à hauteur du rez-de-chaussé. Une gravure de 1909 montre les mêmes manques, mais le gel a depuis continué son œuvre destructrice, comme le notait le commandant Trouillet dans les années 19401.

1. Situation et site

Le château exploitait une situation très favorable, au débouché de la vallée du Lauzon dans la partie médiane de la plaine du Tricastin. Il domine largement un grand couloir de circulation Nord-Sud, matérialisé par différentes routes historiques (Via Agrippa, route royale, Nationale 7, Autoroute A7) qui passaient toutes à proximité. Au sud, il surveille le bourg de Bollène qui s’est développé autour du prieuré Saint-Martin et du pont sur le Lez.

Le site est un promontoire naturel qui culmine à 277 m, soit un peu plus de 200 m au dessus de la plaine. A environ 200 m d’altitude le site est entouré de falaises sur trois côtés, notamment à l’ouest, où ces dernières sont plus abruptes. La plateforme rocheuse sur laquelle le château est construit constitue une motte naturelle qui s’élève de 70 mètres environ au dessus du plateau de Barry. C’est donc un site qui présente un caractère défensif marqué en même temps qu’un emplacement stratégique pour la surveillance. En revanche, il est exiguë et dépourvu d’accès à l’eau, ce qui n’a pas permis le développement d’une véritable forteresse et n’autorisa jamais la population de la seigneurie à s’y réfugier longtemps.

2. Documentation historique

_ Un premier acte parle du « château de Barry »

Le château de Barry est désigné dans les sources médiévales par l’expression « Castrum de Barre ». Il apparaît pour la première fois dans un document de la commanderie des templiers de Richerenches daté de 1148. On y apprend qu’un certain Pons Géraud, de Barry, a donné « tout ce qu’il possédait dans le castrum de Barre », c’est à dire ses terres situées dans la seigneurie, à la commanderie du Temple. Le texte n’est pas très clair sur la qualité du donateur, mais il ne paraît pas être le seigneur du lieu. Il semble être un personnage assez riche cependant. Peut-être est-il un chevalier local qui détient une part des droits féodaux sur la seigneurie ?

_ D’autres actes du XIIè siècle mentionnent une famille « de Barre »

Parmi les témoins des donations à la commanderie de Richerenches apparaissent à plusieurs reprises des représentants d’une même famille appelés « de Barre ». Ils sont souvent témoins pour les actes qui concernent des biens situés à Barry. Il est tentant, même s’il n’existe aucune preuve de cela, d’en faire les descendants d’une première famille de seigneurs de Barry qui, déjà au milieu du XIIème siècle, n’en étaient plus les maîtres.

_ A partir des années 1220 la seigneurie de Barry change plusieurs fois de mains, comme le Comtat Venaissin

Ensuite, une série de documents témoignent des nombreuses luttes de pouvoir dont le nord de la Provence a été le terrain au XIIIè siècle. La seigneurie de Barry change en effet fréquemment de mains et se trouve rapidement divisée en plusieurs parts. On sait tout d’abord qu’en 1227, Géraud Adhémar III vend à Guillaume, l’Abbé de l’abbaye de l’Ile Barbe (au nord de Lyon), le château de Barry et tous les droits qu’il possède dans la seigneurie.

Il s’agit ici de deux acteurs importants de la géopolitique locale : d’un côté, un représentant de la puissante famille des Adhémar (qui possède notamment Montélimar, Allan, La Garde et Grignan), de l’autre côté, l’Abbaye bénédictine de l’Ile Barbe, fondée au Vè siècle, qui possédait de nombreux domaines dans tous le sud-est de la France actuelle (Lyonnais, Forez, Dauphiné, Vivarais et Provence). Localement, l’abbaye était surtout à la tête du prieuré de Bollène qui avait autorité sur les habitants du bourg et des environs. La date de ce premier acte correspond à un contexte de guerre entre le Comte de Toulouse et le roi de France connue sous le nom de « croisade des Albigeois », qui dure de 1208 à 1244. Le nord de la Provence faisait partie du Saint-Empire-Romain-Germanique et non du royaume de France : on l’appelait le marquisat de Provence et il dépendait des comtes de Toulouse. Le sud de la Provence constituait le Comté de Provence et dépendait alors de la famille des Comtes de Barcelone. La croisade des Albigeois fait intervenir des seigneurs encore plus puissants : le roi de France, le pape et l’empereur… Pour les rois de France, cette guerre, derrière un motif religieux, est l’occasion d’affirmer leur autorité sur le midi et aussi de prendre pied dans les principautés impériales situées à l’est du Rhône. Les puissantes familles locales ont longtemps joué des disputes entre famille de Toulouse et famille de Barcelone pour obtenir une indépendance plus ou moins grande. Citons par exemple les familles de Mondragon ou encore les Baux, princes d’Orange et seigneurs de Suze. Les guerres du début du XIIIème siècle obligent les seigneurs locaux à renouveler leurs serments de fidélité en tant que vassaux et à participer aux expéditions militaires. Ces opérations sont coûteuses et expliquent les nombreuses transactions. Les chartes rendent aussi compte de la reconnaissance de l’autorité supérieure des grands princes : Alphonse de Poitiers, comte de Toulouse après 1249 puis, à sa mort en 1271, le roi de France Philippe III puis en 1274 le pape, nouveau maître du sud du Marquisat de Provence, dorénavant appelé Comtat Venaissin.

Mais revenons à Barry ! Nous avions laissé en 1227 la seigneurie passer des Adhémar aux Abbé de l’île Barbe. La famille des Adhémar n’a cependant pas renoncé totalement à ses prétentions sur Barry, et a dû en conserver quelques parts ou quelques droits. En effet, Adhémar de Grignan rend hommage à Alphonse de Poitiers, comte de Toulouse, en 1251 pour le fief de Barry. Il faut comprendre que cette seigneurie est déjà divisée entre plusieurs mains depuis longtemps, et que ses propriétaires multiples ne l’habitent pas, mais s’en remettent à des chevaliers locaux pour la tenir et en percevoir les revenus. La preuve : en 1233 l’abbé de l’île Barbe rachète un huitième de la seigneurie de Barry à un autre personnage, moins connu que les Adhémar, un certain Rostain de Saint-Marcel. En 1259, on apprend que les prieurs de Bollène sont en conflit avec une autre famille puissante à propos des droits sur Barry : les Baux de Suze. En 1274, Raimond II, coprince d’Orange et seigneur de Suze rend hommage au pape, qui prend possession du Comtat Venaissin, pour Barry et ses autres fiefs. De nombreux contentieux ont ensuite opposé les prieurs de Bollène et les seigneurs de Suze à propos de Barry jusqu’en 1387, moment où les seigneurs de Suze vendent définitivement leurs parts de la seigneurie de Barry aux prieurs de Bollène. Après cela, il n’est plus question du château de Barry dans les sources, si ce n’est en 1789 quand la seigneurie est érigée en Marquisat et vendue à la famille Ripert d’Alauzier, dont les descendant sont toujours les propriétaires. A quel moment le château a-t-il été démantelé ? Qui a construit l’actuel château ? Qui l’a fait agrandir ? Aucun document n’en rend compte avec certitude. Il faut donc faire appel à l’archéologie pour tenter d’en savoir plus.

3. Architecture et Archéologie

_ Il est difficile de dater la construction d’un château

Plan de Georges Trouillet, tiré de Bollène, promenades archéologiques

Si certains auteurs ont voulu faire remonter la construction du château de Barry au XIè siècle, aucun élément matériel n’a à ce jour permis de le prouver. Pendant longtemps, on s’est contenté de dater les châteaux en faisant référence aux textes ou sur la foi de comparaisons architecturales mal assurées. L’archéologie et les sciences utilisées pour la datation (dendrochronologie, céramologie, carbone 14…) ont permis de dater avec certitude des éléments en bois des châteaux les mieux conservés. Il apparaît souvent que les constructions en pierre remontent rarement à des époques antérieures au XIIè siècle, et que de nombreux châteaux ont été érigés ou agrandis au XIIIè siècle. Cela ne signifie pas que les châteaux que nous connaissons n’existaient pas au XIIè siècle. Ainsi en est-il de Barry, qui est clairement désigné par les termes « castrum » et « castel » en 1148. Cela signifie que de nombreux châteaux étaient certainement d’abord construits en bois à partir du Xè et du XIème siècle, puis que la pierre a progressivement remplacé ce matériau à partir du XIIè siècle. Il faut aussi rappeler que l’architecture militaire a beaucoup progressé en adoptant des techniques importées d’Orient après la première croisade, c’est à dire au début du XIIè siècle et surtout un peu plus tard.

_ Une architecture rudimentaire

Le château de Barry a un plan relativement simple : il a la forme d’un trapèze rectangle orienté Nord-Est-Sud-Ouest. Il ne comportait qu’une seule tour carrée à l’angle Nord-Ouest du bastion. La porte se trouvait à l’extrémité Sud-Est, opposée à la tour. Le château a deux particularités architecturales. Tout d’abord la courtine enserre la tour et vient donc doubler ses murs. On peut donc supposer que le chemin de ronde permettait ainsi de contourner la tour, placée un peu en retrait à l’intérieur de l’enceinte. Cela signifie aussi certainement que la courtine a été construite dans un deuxième temps et que la tour correspond à un premier état. La deuxième particularité, qui a fait l’objet d’un article dans les années 1950, est la présence de nombreuses meurtrières (ou archères) triples. Il semble que peu de châteaux des environs soient pourvus d’un tel équipement. Adossés à la tour, 2 pans de murs d’épaisseur modeste délimitent une salle. Il n’y a aucune trace de voûte sur ces murs, ce qui permet de penser que la salle ait été couverte d’une toiture simple, à un pan probablement adossée à la courtine. Ces 2 murs ne sont pas chaînés à la courtine et à la tour ce qui semble indiquer qu’ils ont été ajouté dans un dernier temps. A.Trouillet mentionne enfin une ouverture maçonnée au centre de la cour à l’est de ce bâtiment. Il doit s’agir d’un puits ou plus certainement d’une citerne, mais elle est aujourd’hui bouchée et n’est plus visible.

_ Quelques éléments de comparaison

Un exemple comparable à la tour de Barry, le donjon de Montrond. Ici le rez-de-chaussée et sa voute en plein cintre avec l’ouverture d’accès. https://books.openedition.org/alpara/docannexe/image/2694/img-52.jpg

Les maigres éléments matériels énoncés ci-dessus ne permettent pas de dater formellement le château. Tout au plus, ils permettent d’envisager 3 phases successives. D’abord, il y a donc eu une tour carrée. Puis une courtine avec ses archères triples, qui ont été faites en même temps que le mur (d’après les observations de Louis d’Alauzier). Enfin, la salle accolée à la tour. En cherchant dans la littérature récente, il existe de nombreuses tours carrées comparables à ce qu’il reste de celle de Barry. Ses caractéristiques sont la présence d’un départ de voûte en plein cintre et l’épaisseur très irrégulière de ses murs, puisque le mur sud-ouest fait 65 cm d’épaisseur et le mur Nord-Est fait près de 3,10m ! A. Trouillet propose d’expliquer cette différence par la présence d’un escalier dans le mur Nord-Est (aux étages supérieurs?). L’une des tours du château de Quint dans la Drôme présente des dimensions similaires et comportait elle aussi un mur doublé abritant un escalier pour monter entre le 1er et le 2e étage. Le niveau de rez-de-chaussé était classiquement utilisé comme une cave à laquelle on accédait par une trappe depuis le premier étage. Il n’y a, hélas, pas d’éléments permettant de la dater. La plupart des tours de ce type dans les environs sont à rattacher au XIIè siècle, et au début du XIIIème siècle2.

_ Une recherche archéologique qui reste à mener

On a parfois évoqué l’origine antique de la forteresse de Barry. Rien dans l’élévation actuelle n’est antérieur au Moyen-Âge. Il n’est cependant pas absurde d’envisager une utilisation du site du château pendant l’Antiquité, car l’occupation du plateau, de l’age du fer à l’Antiquité tardive, a laissé partout des traces. On peut d’ailleurs trouver, sur le site même du château, des éléments céramiques antiques (tegulae, amphores, et céramiques non-tournées), et l’intérêt stratégique du lieu était déjà évident. La seule solution, pour déterminer la chronologie de l’aménagement du château, de la construction à l’abandon et au démantèlement, serait de fouiller la cour et les bâtiments qu’elle contient. On peut remarquer que le niveau actuel du sol de la cour est très au dessus du niveau médiéval. C’est pourquoi les archères du côté sud-est se trouvent presque enterrées alors qu’elles devaient se trouver plus d’un mètre au dessus du sol. De même, une fois franchie la porte, il faut monter d’un bon mètre cinquante pour atteindre la cour. Cette surélévation est le résultat de l’accumulation des gravats issus de la destruction du monument. Ces gravats ont pu préserver des niveaux archéologiques et leur mobilier qui permettraient de dater l’occupation de l’ensemble. Que sont devenues les masses considérables de pierres qui devaient constituer l’élévation de la tour ? On peut penser qu’elles ont depuis longtemps été récupérées par les habitants de Barry, dont beaucoup étaient des carriers. Il n’y a aucun document qui ordonne la destruction du site comme dans le cas de Chabrières. Ironiquement, le château de Barry est aujourd’hui beaucoup plus mal en point que son petit voisin qui était trop éloigné pour que l’on vienne s’y servir en pierres.

Guillaume RAFFIN

BIBLIOGRAPHIE

ALAUZIER (Louis d’), « Les meurtrières triples du château de Barry », in Provence historique, T. 6 , Fascicule 26, 1956, pp.16-20.

ESTIENNE (Marie-Pierre), Châteaux médiévaux dans les baronnies, Xè-XIVè siècles, DARA n°31, Alpara, 2008, Lyon. Consultable gratuitement sur https://books.openedition.org/alpara/2685

FILLET (Abbé Louis), L’île Barbe et ses colonies du Dauphiné, J.Céas, Valence, 1900.

GAP (Lucien), « Rôle original des hommages rendus en mai 1251 à Alphonse de Poitiers, comte de Toulouse, pour des fiefs du Venaissin » in Annales d’Avignon et du Comtat Venaissin, publiées par la Société des recherches historiques de Vaucluse, 1ère année n°3, J.Roumanille, Avignon, 1912. p.131-135

POINDRON P., « L’expansion du comté de Provence vers le Nord sous les premiers Angevins (1246-1343) », Provence historique, t.XVIII, fascicule 72, avril-juin 1968, pp.201-247

RIPERT-MONCLAR (François de), Cartulaire de la commanderie de Richerenches de l’Ordre du Temple (1136-1214) in Mémoires de l’Académie de Vaucluse, Documents inédits pour servir à l’histoire du département de Vaucluse, Avignon-Paris, 1907.

TISSOT (Mathilde), « Les tours de Quint », in BOIS (Michel) et BURGARD (Chrystèle) (dir.), Fortifications et châteaux dans la Drôme, Créaphis, Paris, 2004 pp.69-71

TROUILLET (A.), « Château-fort de Barri », Bollène, Promenades archéologiques, Bollène, 1975 pp.7-15

1. voir TROUILLET (A.), « Château-fort de Barri », Bollène, Promenades archéologiques, Bollène, 1975 pp.7-15

2 Voir notamment ESTIENNE (Marie-Pierre), Châteaux médiévaux dans les baronnies, Xè-XIVè siècles, DARA n°31, Alpara, 2008, Lyon. Consultable sur https://books.openedition.org/alpara/2694#tocfrom2n8. « La plupart des donjons-tours conservés dans les Baronnies ont été édifiés au XIIIe siècle. Parmi eux, douze sur vingt-neuf peuvent être assurément rattachés à cette période (Alençon, Bruis, Gouvernet, les tours n° 1 et 2 de Nyons, La Roche-sur-le-Buis, Rosans, Rottier, Sainte-Jalle, Sainte-Marie-de-Rosans, Valréas, Verclause). Trois autres pourraient également être datés assez tardivement en raison de leurs dimensions plus importantes (Châteauneuf-de-Chabre), de leur postériorité par rapport à un édifice préexistant (Montbrison-sur-Lez) ou encore de leurs mentions très tardives dans les textes (Montjoux). Seuls treize donjons sont susceptibles de remonter au XIIe siècle. Mais leur état de conservation médiocre (seul le rez-de-cour est conservé dans la majorité des cas) et la récupération des chaînages de certains invitent à rester prudent (Aubres, Blacons, Cairanne, Château-Ratier, Château-Reybaud, Chauvac, Curnier, Lachau, Montclus, Montjoux, Montrond, Rousset-les-Vignes, Vinsobres). »

Les traces du passage d’Hannibal à Barry (Aeria)

Les Carthaginois décident lors de la deuxième guerre Punique d’attaquer les Romains par le nord de l’Italie. Hannibal fils aîné d’Hamilcar Barca, conduit cette aventureuse expédition à la tête de 90 000 fantassins, 9 000 cavaliers et une quarantaine d’éléphants de guerre.

Buste trouvé à Capoue, actuellement au musée archéologique national de Naples, et représentant Hannibal selon Theodor Mommsen. (source : wikipedia).

Cette armée partie de Carthagène (Espagne) au printemps 218 avant-JC., franchie les Pyrénées au Col du Perthus, puis atteint la rive droite du Rhône fin de l’été. Pour éviter de combattre l’armée Romaine de Scipion, venu l’attendre sur l’autre rive, Hannibal remonte le long du fleuve jusqu’à une centaine de kilomètres de son embouchure.

Le lieu exact de la traversée fait toujours polémique ; je privilégie les auteurs, Paul Marquion (1967) et les notes de Pierre Barjot (1957). Ces chercheurs, après études des textes antiques de Polype (IIe siècle avant-JC) et Tite-Live (Ier siècle avant-JC), situent la traversée du Rhône par les troupes d’Hannibal entre Caderousse et Pont-Saint-Esprit. Les conditions matérielles de ce transfert d’une rive à l’autre ont fait l’objet de nombreux récits différents.

Il est certain que les habitants de la plaine du Tricastin et du massif de Barry /Aeria, ont vu défiler et sans doute camper les troupes d’Hannibal. Des contacts humains ont eu lieu. Les Carthaginois n’avaient aucune raison d’être agressifs envers les populations locales, car leur seul but était de combattre le plus tôt possible les Romains sur le sol Italien.

Monnaie punique au cheval

Afin de négocier leur passage et leur approvisionnement, ils échangeaient des pièces puniques en argent frappées en Sicile, dont le revers représente un buste de cheval rappelant le mythe fondateur de Carthage.

L’armée d’Hannibal prit ensuite la direction de l’Italie en franchissant les Alpes par un itinéraire encore inconnu malgré les centaines d’historiens qui ont cherché à résoudre ce mystère.

Monnaie des Tricastini au cheval

Un siècle plus tard les Tricastini (Peuple de la confédération Cavare) s’inspirent de cette monnaie pour frapper leur première pièce d’argent; quelques spécimens ont été trouvés dans la vallée du Rhône, en bordure du Lez et à Barry.

Une autre réminiscence du passage d’Hannibal dans la région est le mot Carthagène. Cette boisson encore appelée ainsi de nos jours dans toutes les régions viticoles du Languedoc, servait dans l’antiquité à conserver le vin en lui rajoutant de l’eau-de-vie, afin qu’il ne tourne pas au vinaigre par les élévations de température et les conditions de transport. C’est en outre un bon désinfectant (Plus de 20° d’alcool). Les populations traversées adoptèrent cette boisson et lui donnèrent le nom de Carthagène.

Robert Andrieu, avril 2018.